Paroles de témoins – paroles d’élèves. L’apprentissage de l’histoire par la mémoire.

Cette communication se rapporte à ma thèse de doctorat dans laquelle j’ai étudié la contribution d’un travail portant sur la mémoire et l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en Suisse à la formation intellectuelle et citoyenne des élèves. Le terrain de ma recherche est constitué par l’exposition L’Histoire c’est moi qui médiatise les témoignages audiovisuels récoltés par l’Association Archimob auprès de personnes qui racontent leurs souvenirs de l’époque de la guerre. Le recours au témoignage oral dans l’enseignement de l’histoire fournit un exemple de la tension inhérente à l’histoire scolaire dont les finalités sont prises entre adhésion (susciter un sentiment d’appartenance à une communauté socio-politique) et distanciation (former intellectuellement à une pensée autonome et raisonnée). Ainsi, ce recours traduit d’une part l’aspiration de familiariser les élèves avec la discipline historique par une expérience personnelle et émotionnelle ; le témoin est considéré comme un moteur d’empathie et d’adhésion. D’autre part, l’intention est d’expliciter la pluralité des réalités passées, des sources et des interprétations qui s’y rapportent. Le témoin est alors envisagé comme un levier cognitif pour susciter la distanciation à l’égard des connaissances généralement énoncées comme des vérités indiscutables. C’est cette seconde perspective qui est au centre du dispositif didactique proposé dans le dossier pédagogique de l’exposition L’Histoire c’est moi. Toutefois, mes analyses mettent en évidence la difficulté des élèves à construire un rapport distancé à l’égard des récits de témoins. Tandis que l’exposition singularise le passé à travers une multiplicité d’expériences et de points de vue – montrant que les vérités sont multiples – les élèves montent directement en généralité à partir d’un témoignage isolé. Ils ne mettent pas en doute le bien-fondé des souvenirs relatés. L’apprentissage de la multiperspectivité et du caractère construit des récits mémoriels et historiques ne se réalise pas. En donnant sens à cet ensemble pluriel qui mêle souvenirs individuels et mémoire collective, les élèves reproduisent les mécanismes mémoriels plutôt qu’ils ne les interrogent. Aussi l’exposition contribue-t-elle à l’appropriation par les élèves d’une représentation du passé qu’ils partagent avec les témoins : celle d’un pays ayant subi les conséquences de la guerre sans avoir été directement impliqué dans le conflit. Au final, l’exposition contribue bien plus à dégager les dimensions d’une histoire partagée et corrélative d’un discours historique consensuel ; elle contribue peu à développer une mise à distance critique des discours véhiculés.

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